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Présentation du dossier:

regards croisés sur la responsabilité

Christian Djoko

« Regards croisés sur la responsabilité », telle est la problématique avec laquelle nous avons rendez-vous dans ce premier numéro de la revue Ubuntou. La question de la responsabilité est loin d’être légère, nouvelle et consensuelle. Tel un objet encombrant dont on aurait tenté de se défaire sur le bord d’un chemin, elle n’a de cesse de fuir le refuge d’une acception générale et définitive que la tradition philosophique aurait fixée ad vitam aeternam[1]. En réalité, nous faisons constamment face à l’expérience inévitable, continue et renouvelée de la responsabilité. C’est la condition même de notre humanité.

Dans ce contexte, il devient loisible de se demander : en quel sens la question de la responsabilité peut-elle se poser aujourd’hui de manière spécifique ou originale ? Pourquoi entreprendre de réfléchir à nouveau sur un tel sujet? Quel peut en être l’intérêt ? Comment aborder une telle problématique sans sombrer dans une simple répétition des positions partagées, un énième commentaire de théories à propos d’une thématique connue, longtemps débattue et déjà résolue ? Comment en débattre de manière théorique ou idéale tout en prenant en compte les contingences du monde vécu ? Enfin, comment éviter de poser le problème de la responsabilité « en des termes tels qu’ils commandent la réponse à lui apporter et déterminent ainsi le jugement à porter, en sorte que le débat de fond est escamoté, et que le dossier est en fait refermé et conclu avant d’avoir été effectivement ouvert[2] » ?

C’est à ce défi que les différents auteurs de ce numéro fondateur de la revue ubuntou se sont confrontés, chacun sous le joug de sa perspective propre. En réalité, la ligne de questionnement large et ambitieuse qui commande ce numéro vise précisément à faire résonner à nouveau frais et suivant différentes perspectives (philosophie, anthropologie, sociologie, droit international public, sciences de l’information et de la communication), la notion de responsabilité.

Le premier texte explore de manière inédite les conditions de pensabilité d’une problématique de la responsabilité dans l’oeuvre du philosophe hongrois György Lukács. Très précisément, Chantale Pilon tente de dégager, à partir des prémisses ontologiques, une conception de la responsabilité introduite en contrebande. Elle défend la thèse selon laquelle la responsabilité lukácsienne, « dans la mesure où elle met en rapport les modalités du “devenir-homme de l’homme” et s’appuie sur une conception unitaire de l’homme et de l’être social, franchit le cadre juridique et moral pour devenir un impératif lié à l’être et au devenir de l’individu ».

Le second article examine la notion de montée en humanité développée par le penseur camerounais à la casquette pluridisciplinaire Achille Mbembe. En s’appuyant sur une analyse critique, de la violence d’État ainsi qu’elle s’est exercée dans les colonies et d’une attention à ses métastases ou excroissances postcoloniales, Norman Ajari entend mettre en relief les modalités de la déshumanisation, comprise comme installation d’une indistinction entre vie et mort. « Si l’extraction de cette situation exige une contre-violence, ce n’est que si elle est assortie d’une responsabilité pour les victimes, les morts, les déshumanisés déjà disparus, que peut s’effectuer une véritable montée en humanité. C’est-à-dire l’invention collective de nouveaux modes de vie ».

Le troisième article est une analyse novatrice du rapport qu’une société de jeux de hasard et d’argent, en l’occurrence Loto-Québec entretient avec sa clientèle et plus largement la société québécoise. Dans une approche qui se réclame anthropologique, Jocelyn Gadbois ambitionne de comprendre la stratégie de communication que l’entreprise d’État a employée pour tenter de se sortir d’une crise de confiance qui semble la préoccuper. L’objectif de cette contribution est de braquer les projecteurs sur les enjeux sociaux et économiques (inavoués) qui meuvent la volonté de cette entreprise à paraître digne de confiance. Il apparait que les bilans de responsabilité produits par Loto-Québec servent en réalité « à affirmer la légitimité du monopole étatique en matière de gestion des jeux de hasard et d’argent et à lutter contre une représentation du jeu historiquement et religieusement construite ».

Le quatrième article, fort pédagogique dans son approche, est consacré à une discussion renouvelée, exigeante et serrée de La responsabilité de protéger en droit international. Agnès Gautier-Audebert entend démontrer qu’il y a un gouffre entre le principe institué et généreux et la pratique observable à chaque fois que celui-ci est à juste titre convoqué. La responsabilité de protéger défend-elle, « ne réussit guère, dans la réalité, malgré son invocation de plus en plus fréquente, à l’emporter sur la pratique individualiste des États, qui, malheureusement, empêche le Conseil de sécurité de l’ONU de fonctionner et d’assurer sa responsabilité principale de maintenir la paix et la sécurité internationale ».

Le cinquième article est une critique sans concession des effets et conséquences des discours médiatiques sur les conditions de travail des arbitres de football en France. Ancien journaliste, François Borel-Hänni s’est attaché à démontrer patiemment et méticuleusement que la responsabilité engendrée par la position oligopolistique des médias est considérable, puisqu’elle met dans leurs mains, « simultanément le désir d’information du public à propos du football, mais aussi l’image de tous les acteurs du football de haut niveau auprès de ce public. Or, parmi les acteurs en question, on retrouve d’autres individus que les seuls joueurs et entraîneurs qui font le spectacle : les arbitres de football en sont un exemple ». Porteurs en réalité de l’autorité sportive, ils se retrouvent ainsi construits auprès du public par des tiers étrangers à leurs intérêts, sans que les conséquences de ces interactions sur leur mission n’aient été anticipées, analysées et/ou soigneusement encadrées. Cet article, comme tous les autres d’ailleurs, ne manque assurément pas d’originalité, mais surtout de puissance argumentative.

S’intéressant très spécifiquement à la problématique de la responsabilité au travers des représentations télévisuelles des couples homme-femme, Laetitia Biscarrat propose une approche pragmatique. Suivant cette perspective donc, elle analyse les normes de genre véhiculées par un corpus issu de la télévision française et arrive à la conclusion que les rapports conjugaux contemporains sont inéluctablement pris en tension entre la responsabilité d’une part et la vulnérabilité d’autre part. Fondamentalement, « il s’agit, d’adopter une perspective relationnelle de la responsabilité selon laquelle elle est opérante en regard de la vulnérabilité. Le genre permet dès lors une approche renouvelée de la notion de responsabilité qui est appréhendée au travers de son inscription dans un ensemble de rapports sociaux ».

Somme toute, chacune des contributions de ce numéro apporte un éclairage particulier et significatif à divers objets et domaines qui enrégimentent ou interpellent la responsabilité. Cela dit, nous n’avons aucunement la prétention d’avoir épuisé le débat sur une problématique dont l’approfondissement nécessitera encore de nombreuses réflexions et échanges variés, métissés et renouvelés. Nous espérons en revanche, plus modestement, avoir contribué dans une perspective pluridisciplinaire, à relancer et illustrer la complexité des ressorts/enjeux, mais aussi la richesse des problématiques que soulève aujourd’hui la notion de responsabilité.

Au moment de refermer cette brève présentation, nous tenons à exprimer notre profonde gratitude à l’endroit de tous ceux et celles qui ont bénévolement contribué à la réalisation de ce premier numéro. Plus singulièrement, nous adressons nos vifs et chaleureux remerciements aux différent(e)s enseignant(e)s/chercheur(e)s du comité scientifique, qui en dépit de leurs multiples engagements, ont accepté gracieusement de nous accompagner dans cette aventure humaine, scientifique et sociale. Comme dit si bien le proverbe africain: « Une seule main n’attache le parquet ».

Par ailleurs, les personnes qui ont accepté de contribuer à ce numéro ont fait preuve de patience et de bonne volonté ; la sélection des textes a été longue, patiente et parfois difficile. Qu’elles trouvent ici l’expression de notre profonde considération.

Vive la revue ubuntou.

Bonne lecture. «Regards croisées sur la responsabilité», Revue ubuntou, no 1, 2013.


[1] Monette Vacquin, « Préface », La responsabilité. La condition de notre humanité, Paris, Éd. Autrement, Coll. « Morales », no 14, 1994, p. 10.

[2] Bernard Quelquejeu, « La volonté de procréer : Réflexion philosophique », Lumière et Vie, no XXI, août-octobre, 1972, p. 57.